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Interviews d'auteurs

 
Vous retracez la longue histoire de l’élevage en France, pourquoi un tel choix ?

Aborder l’histoire de l’élevage en France sur la longue période permet, d’une part de raviver la mémoire sur l’utilisation de la ressource animale qui a été pendant longtemps beaucoup plus élargie et plus riche qu’aujourd’hui, d’autre part de rappeler que, même en régions « céréalières »,
la présence animale était une obligation absolue pour l’énergie nécessaire aux travaux des champs et pour le maintien de la fertilité des sols.
Par ailleurs, dans les divers types de sociétés qui se succèdent au cours des âges, l’animal remplit des fonctions qui ne sont pas seulement et strictement matérielles : on peut ainsi évoquer les rôles joués par les animaux dans la religion et les croyances, leur charge symbolique, leur place dans les jeux, depuis les jeux du cirque antique jusqu’au tiercé d’aujourd’hui, tout aussi populaire…

Vous montrez qu’à chaque étape de son histoire, la société française a développé tel type d’élevage plutôt que tel autre. Que pouvez-vous dire de la situation actuelle ?

Au cours des deux derniers siècles, on a vu se mettre en place, puis atteindre leur pleine efficacité, des modes d’élevage fondés sur la notion d’animal productif : « animal machine », « animal de rente »… Ces modèles sont à leur apogée dans les deux dernières décennies. Mais, depuis le début des années 1980, apparaît la question de leur adéquation à l’économie et à la demande sociale : Pourquoi rechercher le degré maximal d’intensification ici, alors que là, de vastes territoires sont menacés de déprise ? Comment prendre en compte la segmentation d’une consommation, de plus en plus en quête d’authenticité, à laquelle répondent insuffisamment la plupart des modèles existants ? Quelle attention porte-t-on au « bien-être animal » alors que se développe dans la société un nouveau regard sur les conditions de la production des denrées animales consommées ?
Ces questions, qui agitent aujourd’hui non seulement le monde de l’élevage mais aussi la société tout entière, apparaissent bien comme des résultantes de l’histoire de l’élevage en France, et pas seulement de son histoire la plus récente.

La relation homme-animal est-elle différente aujourd’hui de ce qu’elle a été par le passé ?

Assurément oui, mais de quel animal parle-t-on ? et de quel homme parle-t-on ? Si l’homme occidental actuel, à 80 % urbain, prend de plus en plus de distance vis-à-vis des animaux de ferme, il montre aussi de plus en plus de proximité vis-à-vis des animaux de compagnie. Ces derniers sont, surtout en ville, survalorisés à l’opposé de leur intérêt économique direct, ce qui n’exclut d’ailleurs pas la mise en place à leur endroit d’une filière florissante. Se développe ainsi une forme d’anthropomorphisme qui a même des prolongements à l’égard des animaux de ferme : préoccupation du « bien-être animal » avec des dérives affectives parfois exacerbées alors même que le consommateur potentiel préfère ignorer la tragique fin bouchère de ces animaux.
Et par ailleurs, les éleveurs eux-mêmes n’entretiennent plus, avec leurs animaux, les mêmes types de relations qu’autrefois : l’animal n’est plus un compagnon de travail comme l’étaient par exemple le cheval ou le chien, voire le bœuf ; l’augmentation de la taille des troupeaux, la mécanisation des tâches sont à mettre en relation avec une moindre attention portée aux animaux pris un à un ou en petits groupes. D’une gestion quasi individuelle ou en petits lots, on est passé à une gestion presque « dépersonnalisée » en lots importants ou en troupeaux à grands effectifs. Mais, même dans les systèmes les plus automatisés, comme certains élevages « hors-sol » rassemblant des milliers d’animaux, demeure chez les éleveurs un sens aigu de l’observation qui leur permet de détecter rapidement les anomalies.